"Zen, restons zen": les conseils d'une psychologue aux doctorant.e.s enseignant.e.s en quête de sérénité

 

 

 

Cours, préparations de cours, corrections de copies, insolence d’étudiants qui ont quatre ans de moins que vous (ou vingt de plus), thèse, rédaction, pression des pairs et de son directeur / sa directrice de recherche...La liste des éléments stressants de la vie du doctorant-enseignant est longue!

C’est un fait: être DE, c’est dur.

Peut-être que vous aussi, comme la direction du RIDE, vous sentez vos muscles du dos se contracter quand vous recevez un mail ayant pour objet “SURVEILLANCES EXAMENS URGENT”, peut-être que vous aussi, vous rêvez d’une journée calme et silencieuse où vous pourriez être seul-e avec votre seul et réel amour (hélas): votre thèse.

Le RIDE, plein d’empathie pour les milliers de malheureux stressés que nous sommes, a posé quelques questions à Françoise Crasnier, docteure en psychologie qui exerce en tant que clinicienne, qui assure une charge de cours à l’université d’Angers et qui intervient ponctuellement auprès du Collège Doctoral d’Angers pour prodiguer des conseils “anti-stress” aux doctorants.

 

Voici un doctorant-enseignant avant la lecture de cet article…

 

RIDE: Bonjour! Pourriez-vous vous présenter?

Françoise CRASNIER: Bonjour à vous,

Psychologue clinicienne & psychothérapeute depuis plus de 30 ans dans le secteur du médico-social & de l'enseignement supérieur, employée également à animer des groupes d'analyse de la pratique ou de supervision;  j'ai toujours accompagné ma pratique professionnelle de formations parallèles: Programmation Neuro-Linguistique, Analyse transactionnelle, Hypnose conversationnelle, Sophrologie etc.

L'intérêt étant de trouver, par le biais de thérapies brèves, des médiations adéquates facilitant un passage du mal être, au mieux être pour optimiser l'accès au bien être.

En 2009, âgée de 50 ans, je me suis engagée dans une thèse axée sur la psychologie humaniste, tout en travaillant à plein temps et en devant, par la même occasion, surmonter de grandes épreuves de la vie. (cf santé).

 Trois années plus tard,  je décrochais mon doctorat, heureuse d'avoir pu gérer un stress inévitable mais surmontable et ...surmonté !

 

RIDE: Selon vous, quels sont les meilleurs moyens d’éviter le stress quand on doit réaliser sa thèse ainsi qu’une mission d’enseignement (moyens “psychologiques” mais aussi techniques, concrets)? Qu’est-ce qui a fonctionné pour vous au cours de votre thèse? 

Je ne crois  pas qu' "éviter le stress" soit possible, la question, permettez-moi,  pourrait être nuancée par "comment faire en sorte de ne pas se laisser submerger par le stress"?

Par ailleurs, la thèse et l'enseignement sont 2 actions distinctes (même si complémentaires), cela ne se gère pas tout à fait de la même façon.

Pour la thèse, il me semble conséquent d'ajuster une ligne de conduite:

  • Bien définir le cadre et les responsabilités du directeur du thèse et ...celles du doctorant
  • Préciser les engagements mutuels et les réajuster, si besoin
  • Informer très régulièrement le directeur de thèse du travail en cours (éviter qu'il se demande où vous en êtes)
  • Faire des bilans (intermédiaires) aussi souvent que possible
  • Se lancer, par écrit, sur le travail fait et ce qu'il reste à faire
  • Mettre en place une "fiche d'activités" avec un échéancier puis,  rayer au fur et à mesure ce qui a été fait (les traits en fluo sur le travail font du bien)
  • Envoyer aussi souvent que possible au directeur de thèse l'avancée de vos travaux  
  • Reformuler (pour optimiser la communication) ce qui a été envisagé pour ne pas vous lancer sur un "hors sujet" = Eviter de déployer inutilement de l'énergie
  • Faire preuve d'une certaine  méthodologie et d'une méthodologie certaine
  • Adopter une forme de rigueur à la méthodologie développée
  • Poser au directeur de thèse des questions en cas de doutes ou d'incompréhension ponctuelle
  • Eviter l'isolement mais concevoir une solitude nécessaire
  • Ne pas attendre trop de feed back positifs, cultiver l'estime de soi
  • Prendre le temps pour  réfléchir, intégrer, élucider voire expliciter le sujet en cours, (les prises de temps pour prendre du recul ne sont jamais des pertes du temps)
  • Signifier au directeur de thèse si problème de santé ou difficultés a priori insurmontables, nous sommes avant tout des êtres humains avec des compétences mais aussi des limites
  • Démystifier le statut de directeur de thèse, derrière sa mission, il y a aussi un être humain (en général )

Au delà, du travail intellectuel soulevé:

  • Penser à dénouer toutes contractions musculaires
  • Respirer profondément (respiration abdominale) tous les jours
  • Penser à des exercices de relaxation et/ou poursuivre un sport qui vous libère
  • Si intérêt pour cela: massages, réflexologie, vous concocter des moments de détente
  • Maintenir un hobby: musique, cinéma, photos...
  • Aller dans des lieux ressources
  • S'entourer de personnes drôles, optimistes  et rire aussi souvent que possible
  • S'aérer fréquemment
  • Sortir du labo ( tour d'ivoire)  et se rappeler avec humilité que même en thèse, la vie continue

Pour le travail d'enseignant(e)

  • Savoir si l'enseignement proposé est vraiment adapté à vos possibilités temporelles, intellectuelles & pédagogiques, (avoir un savoir ne signifie pas toujours, savoir le  transmettre),
  • Travailler avec un cadre (qui ne soit pas un carcan) comme pour la thèse, joint à une déclinaison d'objectifs, de modalités et de critères d'évaluation,
  • Les étudiants aiment bien les plans, ils sont aussi facilitateurs pour les enseignants afin de garder le cap par rapport à la thématique soulevée,
  • Oser demander en début de cours (5 à 10 mn) si questions ou remarques, ceci permet aux étudiants de se réapproprier le contenu et vous, de voir si votre cours a bien été intégré,
  • Investir les powerpoint développe un esprit synthétique permettant de gommer le superficiel pour aller, normalement, à l'essentiel.

 

RIDE: En tante que docteure, vous n’êtes pas sans savoir que, durant la thèse, on s’impose parfois des objectifs difficiles à atteindre et des délais draconiens. Que conseilleriez-vous à un DE qui n’arrive plus à tenir sa propre cadence?

Il est intéressant de noter le  "on s'impose";  la question est alors de savoir " qui impose quoi à qui?

Le "on" est un pronom indéfini, parler le plus souvent à la 1ère personne du singulier recentre l'action ; le "je" a une fonction de responsabilité et d'auto-détermination même si parfois il a besoin de se conjuguer à la 1ère personne du pluriel (se décentrer un peu pour un meilleur discernement).

Il va de soi donc que si "le travailler beaucoup" s'impose," le travailler trop" se régule par un dispositif interactif (avec son directeur de thèse) et chronologique (sur un horizon temporel étalonné par des projets à court et moyen terme) permettant ainsi, de prendre "les choses" les unes après les autres car une bonne démarche organisationnelle impacte sur des réalités ( du stress légitime)  et non sur des problèmes (stress surélevé, inutile).

Vouloir optimiser la gestion du stress s'initie par une bonne gestion du temps, de planification réaliste  et aussi, par des temps de récupération.

Par ailleurs, il y a d'un côté le travail de la thèse proprement dit (A) et de l'autre côté, une mise au travail de soi(B).

Je commencerai par: 

A)  Le travail de la thèse

C'est une mise en élaboration continuelle avec des questionnements permanents  mettant en synergie l'avis du directeur de thèse, ceux des chercheurs préalables sur le sujet (ou assimilé) et le vôtre. 

Des questions et réponses (!!) doivent vite être éludées avant de s'aventurer dans la recherche en tant que telle, cela s'axe , particulièrement, autour du projet de la thèse.

Ce projet  s'articule sur le sujet (titre) qui, vite arrêté (même s'il peut évoluer voire être modifié en toute fin de recherche),  nécessite aussi une formulation explicite de la problématique(qui est une affirmation ou une interrogation conceptuelle), ensuite, il est intéressant de pouvoir lister approximativement (même si ceci sera développé au cours des années à venir) la littérature référencée et d'avoir en perspective, les modalités imaginées.

Lorsque le contexte de la recherche est explicité (épuré!) et que le délai (approbation du directeur de thèse de l'adéquation fixée) est validé dans une dynamique cohérente et appréhendée comme réellement scientifique, le travail de la thèse prend la forme d'une démarche subjective intéressante qui stimule plus qu'une contrainte totalement imposée qui inhibe.

Une grande proportion du stress vécu vient de nos perceptions, ruminations et dysfonctionnements personnels, soyons donc vigilants à réajuster souvent nos pas pour que l'avancée sur notre chemin soit plus aisée.

B) Le travail sur soi

A est concomitant à B et... réciproquement...

Si A est plutôt basé sur un plan rationnel, B s'active sur un plan émotionnel & corporel et pour trouver un équilibre en évitant "les débordements", il est donc nécessaire de prendre en considération l'ensemble (le corps & l'esprit); les scinder dans le temps sans rééquilibrage régulier, c'est prendre des risques psychosomatiques: troubles alimentaires, du sommeil, de l'humeur...

Faire des  pauses et se reposer sont des phases incontournables.

 "La RESPIRATION est l'aspirine du stress", l'antidote à bien des maux, pratiquée en pleine conscience, elle régénère et stimule l'organisme.

 

RIDE: Selon vous, quelle est la meilleure méthode à suivre pour être efficace sans risquer de compromettre sa santé et son bien-être?

La sophrologie, la relaxation, le relâchement musculaire, les petites siestes, les temps de pause réguliers pour une distanciation d'avec le travail intellectuel sont d'autant de moyens qui  favorisent une réduction de risques en augmentant  les sensations de lâcher prise.

A cela, l'exercice physique et les promenades, si possible en pleine nature pour optimiser la respiration abdominale,  prolongés par des temps de pleine conscience voire de méditation ancrés dans l'ici & maintenant sont des préconisations saines.

Par ailleurs, les relations amicales ou familiales trempées dans un climat sain sont aussi porteuses d'un  nécessaire décentrage  ponctuel des centres d'intérêt de la recherche en cours, elles induisent souvent des capacités à penser à "une autre chose" permettant de désencombrer les pensées habituelles.

Le "autre part pendant un moment" est aussi à mettre en œuvre de temps à autre afin de sortir de son espace "thèse" pour (re)trouver un nouveau souffle.

La journée de formation "Pouvoir gérer son stress" que j'anime chaque année depuis 3 ans,   proposée par le collège doctoral, permet également d'identifier le stress stimulant de celui qui suscite des troubles psychosomatiques, elle initie aussi les doctorants à certaines techniques de relaxation.

En fonction des besoins repérés des doctorants (et du budget du collège doctoral !!) des séances de relaxation et/ou groupes de parole pourraient être développés régulièrement au cours des années de recherche.

Enfin, rappelons que les sollicitations permanentes avec nécessités d'adaptation continuelle (voire de sur adaptation) sans phase de récupération entraînent indubitablement des phases d'épuisement, ces dernières répétées ouvrent la porte à bien des maux: fatigue chronique, dépression, burn out voire TS (Tentative de Suicide).

La fatigue n'est pas une fatalité , elle peut être réduite.

 

RIDE: En tant que doctorant·e enseignant·e, on a parfois du mal à gérer son “double-statut” au sein de l’université: on est à la fois étudiant et enseignant. De ce fait on a parfois le sentiment de n’être ni proche des étudiants, ni proche de ses collègues. Comment peut-on essayer de surpasser cela?

 Peut être,  commencer par enlever le "essayer" à un but visé car insidieusement, ce verbe implique que l'objectif  risque de ne pas aboutir et il minimise le déterminisme de l'action escomptée.

Ex: Imaginez un instant, un pilote de ligne  vous dire "Mesdames Messieurs, je vais essayer d'atterrir "  et regardez ce que cela engendre chez vous...

Donc, proposition devant le constat que vous faites: parler à la 1ère personne du singulier avec une action sous votre contrôle et avec une forme affirmative.

Ex: Je vais m'organiser à être plus proche.

En partant de cette démarche, vous expérimenterez le rapprochement souhaité ....par vous, pour ce qui adviendra, ce n'est plus sous votre contrôle car il appartiendra aussi aux enseignants et / ou aux étudiants de se positionner en fonction de leurs attentes à eux.

Nous sommes ici dans la complexité de la Relation sous-tendant des besoins divers et variés en matière de fonctionnement (ou de dysfonctionnement) communicationnel.

Pour terminer, j'ajouterai que parfois, la proxémie au travail n'est pas toujours salutaire, par expérience, je garde une juste distance tout en m'activant à rechercher le dialogue nécessaire pour des échanges facilités et harmonieux.

 

RIDE: Quels conseils donneriez-vous pour réussir à prendre du recul quant aux jugements possibles de la part des étudiants (“que vont-ils penser de ma tenue?”; “ils vont se rendre compte que je ne suis pas du tout expert!”) mais également de la part des pairs (par exemple en colloque: “ils vont me juger comme incompétent”, “je n’ai pas le niveau”,...)?

Dans la vie, il y en aura toujours qui porteront des jugements incisifs à votre encontre, l'important est au fond  de pouvoir discerner ces derniers aux critiques constructives et de mettre au travail une suffisante estime de soi (confiance)  afin de pouvoir nuancer les messages reçus.

Pour la tenue, soyez vous-même, faites en sorte alors que cette tenue vestimentaire ne soit pas investie pour un paraître venant endommager un "par être" car, l'essentiel est bien de rester soi-même, avec authenticité.

Vis à vis des participations aux colloques, parfois c'est la peur du jugement qui est la plus destructrice, ainsi, si le travail a été réalisé en bonne et due forme et validé par le directeur du thèse, allez-y,  foncez ...doucement , quant à ce qui sera pensé, vous seriez peut être étonné(e)s parfois de constater que les ressentis ont été positifs  et s'ils ne devaient pas l'être, peut être seront-ils  a posteriori,  pris comme des  leviers à des réajustements salutaires.

 

RIDE: Qu’auriez-vous envie de dire à un·e doctorant·e enseignant·e qui, à force de stress, de travail, de pression ou encore de solitude, se sent sur le point d’abandonner sa thèse?

Il est là bien difficile de généraliser une réponse sachant que chaque situation porte une histoire humaine singulière et que chaque décision prise n'est souvent au fond, qu' un choix optionnel de vie effectué en écho à un imbroglio de paramètres très personnels (pas toujours conscientisés d'ailleurs).

Pour autant, j'oserai, avec modestie, inviter ces personnes à faire un "break" pour revisiter plusieurs aspects de l'engagement doctoral pris en se posant des questions et surtout, en prenant le temps d'y répondre (car les questions portent leur fruit quand elles s'ensuivent de réponses).

Ci-dessous, quelques propositions à aborder à la 1ère personne du singulier:

Cet engagement doctoral:

Est-il en correspondance avec ce que j'avais imaginé?

Le travail attendu, puis-je le faire en fonction de la vie que je mène ou veux mener? (cadre, contexte, environnement)?

Suis-je vraiment prêt(e) à sacrifier (!!) des soirées, week end , vacances?

Mes proches sont ils aidants dans cette "aventure"?

Le directeur de thèse joue -t il son rôle? Est-il présent pour le soutien (académique)attendu? Est-il facilitateur pour avancer ?

Le sens a tout cela reste t- il porteur? Etc.

Si vous répondez à toutes les questions par un non, il s'agira (peut être !!) de prendre vite la décision d'arrêter.

Toutefois, pour réactiver un processus en panne, une autre configuration de questions peut être soulevée:

Quels sont les bénéfices secondaires que je trouve  pendant  la thèse?

Qu'est ce que j'ai appris depuis mon inscription au collège doctoral?

Quelles sont les rencontres humaines porteuses (ressources) que j'ai pu faire?

Au niveau de la littérature imposée, qu'est ce que je n'aurai jamais lu si je n'avais pas été thésard(e)? Quelles ont en été les ouvertures conceptuelles?

Quant à la recherche, qu'est ce qui est le plus motivant (malgré tout le travail à fournir)?

Pouvoir finaliser la recherche implique quels types de sentiments positifs? Etc.

 

Les questions "continuer ou arrêter" sont légitimes, je les ai vécues aussi a fortiori quand certains évènements de la vie amènent déjà son corollaire de questions existentielles mais  elles s'inscrivent dans un schéma d'impermanence émotionnelle et ne présentent rien de "grave" si ce n'est qu'elles nécessitent d'être prises en considération et portées parfois, à la connaissance du directeur de thèse.

Il n'y a pas de bonnes ou de mauvaises solutions mais il va de soi que la  décision de continuer ou d'arrêter incombe seul, au doctorant qui au fond, a le droit de choisir ce qui correspond le mieux à ses aspirations du moment.

 

RIDE: Autre chose? (un credo, une citation, un coup de gueule, une astuce?)

Un credo: s'il y a bien une personne sur laquelle vous pouvez (devez) compter, c'est d'abord, sur vous-même !

Une citation: "Il n'y a pas de lumière sans ombre". Carl Gustav Jung

Un coup de gueule: inadmissible+++ que certaines personnes de jury au diplôme de Docteur puissent être retenues pour la soutenance tant leur mépris, leur irrespect et leur incapacité à écouter sont grands.

Demander  voire exiger une argumentation, oui, tenter de déstabiliser avec vigueur, non !

Une astuce: il ne s'agit pas de "lutter contre"  mais d'accepter (accueillir) les évènements de la vie afin de lâcher prise sur des tensions physiques & psychiques (surnuméraires) inutiles, ensuite, par un jeu d'anticipation mis en œuvre, il est utile de trouver des réajustements nécessaires permettant quelques avancées pour un développement personnel optimal.

 

RIDE: Merci beaucoup pour vos conseils, Françoise!   

Je vous en prie ...et surtout, pensez bien à vous reposer ...

 

...et voici un doctorant enseignant APRÈS la lecture de cet article.