L'évaluation des enseignements par les étudiants : se lancer ou non ?

 La fin de l’année arrive, vous vous réjouissez à l’idée de pouvoir passer quelques mois en tête à tête avec votre thèse (enfin, une fois que vous aurez fini vos dossiers d’ATER)… Il vous restera certes des copies à corriger, mais normalement, bientôt, vous ne reverrez plus vos étudiant•e•s !

 

Or, pour faire un bilan de votre année, vous pouvez choisir de vous faire évaluer par vos étudiants. La procédure d’évaluation des formations est parfois mise en place par les universités mêmes, soit gérées par les équipes pédagogiques des différents départements, les résultats étant ensuite discutés par un conseil pédagogique, soit mises en place à un niveau plus central par l’université, sans que cela donne forcément lieu à une analyse et un retour. Nous ne parlerons pas ici de ces procédures d’évaluation, peut-être en place dans vos universités – vous pouvez nous en parler sur Facebook ou nous envoyer un mail pour nous dire, le cas échéant, comment vous les vivez et ce qu’elles vous apportent.

Il s’agit ici de vous présenter les possibilités d’une évaluation de votre enseignement par vos étudiants, selon une démarche que vous déciderez ou non de mettre en place et dont vous déciderez des modalités.

 

Pourquoi vous faire évaluer par vos étudiants ?

C’est vrai, après tout : certains d’entre vous pourraient se demander pourquoi, alors que vous n’avez pas été vraiment formés, que vous avez travaillé dans des conditions parfois difficiles, et que vos cours vous ont déjà pris du temps, « s’infliger » une évaluation par vos étudiants ? Ceux-là même qui n’ont parfois l’air de ne vouloir que connaître leurs notes et s’insurgent quand vous ne répondez pas à leur mail dans l’heure ?

Justement : parce que l’évaluation permet de voir que votre cours a été plus qu’une note pour beaucoup de vos étudiants, qu’ils y ont appris des choses, fait des découvertes. L’évaluation c’est aussi cela : créer un espace de dialogue ou vous pouvez avoir un retour sur ce que vos étudiants ont retiré de votre enseignement, ce qui peut vous permettre à vous de voir les choses sous un nouvel angle.

Ensuite, parce qu’avec ce retour, vous pourrez faire évoluer non seulement le contenu de votre cours si vous le refaites l’année suivante, mais aussi vos pratiques pédagogiques, en constatant quelles activités fonctionnent le mieux, quels thèmes intéressent le plus vos étudiants, quels supports leur parlent le mieux… L’évaluation par vos étudiants est un peu le seul moyen pour vous – sauf si vous avez un tuteur qui vous suit et vous conseille – de savoir ce que votre cours « a donné » : saisissez l’occasion pour progresser !

Enfin, parce que l’évaluation permet aux étudiants de voir que les enseignants de l’université n’en ont pas « rien à faire » d’eux et de leur avis. Cela ne veut pas dire que vous allez tout changer en fonction de leurs critiques, mais ils voient qu’il existe bel et bien une relation pédagogique entre eux et leurs enseignants.

 

Les raisons pour lesquelles vous ne voudriez PAS vous faire évaluer par vos étudiants 

La première, bien sûr, c’est la crainte que certains de vos étudiants « se lâchent » : le courant n’est pas du tout passé avec Untel, un autre a obtenu une note catastrophique et vous en veut, vous avez refusé le devoir d’une autre qui prétextait qu’elle ne pouvait vous le rendre avant parce qu’elle avait mangé des sushis avariés et été malade 15 jours / son hamster avait mangé sa copie, etc… 

 

Vous faire évaluer, c’est donc donner la possibilité à certains de se montrer désagréables, voire insultants. Alors, bien sûr, il est possible que sur un groupe de 45 ou un amphi de 200, vous en ayez 1, 3, 5 qui vous diront à quel point votre matière ne sert à rien, qu’en plus vous ne savez pas parler et qu’un jour, vous aviez du persil entre les dents. Mais ces cas-là sont marginaux : vous aurez toujours une majorité d’étudiants qui vous donnera un retour constructif et / ou positif ; concentrez-vous sur ceux-ci.

Ensuite, une autre raison est de vous dire que de toute façon, leurs réponses n’ont pas tellement de valeur puisque vous savez ce qu’ils vont vous dire, selon la règle qui voudrait que si un étudiant a de  bonnes notes / n’a pas eu trop de travail à fournir, il est content, mais si ces notes sont mauvaises / qu’il devait rendre un devoir chaque semaine (bravo, quel courage au passage), il n’est pas content. Or, si bien sûr ces considérations vont jouer dans leurs réponses, ce biais est minime, et encore une fois, les évaluations permettent d’envisager votre pratique dans sa globalité.

 

Comment construire cette évaluation ?

Dans la partie Ressources du site, nous vous proposons 2 exemples de questionnaires qui peuvent s’adapter à toutes les disciplines.

Globalement, voici quelques conseils :

  • Les questionnaires sont anonymes.
  • Donnez une tournure impersonnelle à vos questions (plutôt « qu’avez-vous pensé de ce cours » que « quel est votre avis sur mon cours ? », plutôt « l’ordre des séances vous a-t-il paru logique » que « ai-je construit mon cours d’une façon cohérente ? ») : ils n’ont pas à vous juger personnellement, mais ils évaluent ce que le cours leur a apporté ou non.
  • Essayez de trouver un système qui mêle réponses rapides (style QCM : évaluer de 1 à 5, répondre « Oui » ou « Non ») et commentaires plus libres concernant les points sur lesquels vous avez envie d’avoir plus de détails.
  • Vous pouvez vous axer plus particulièrement sur le contenu – sans que cela devienne un contrôle des connaissances, ou sur les aspects « pratiques » de vos enseignements : pensez à tout ce sur quoi vous aimeriez avoir un retour. S’ils ont l’air de n’avoir rien compris aux espaces vectoriels ou à la théorie de l’acteur rationnel quand vous les avez travaillés, vous pouvez les questionner sur ces cours particuliers par exemple. Si vous aviez l’impression que dès que vous écriviez au tableau vous perdiez un quart des effectifs, demandez-leur s’ils pensent qu’il faudrait plus ou moins s’en servir et pourquoi.
  • N’hésitez pas à poser des questions qui les impliquent : comment voient-ils, eux, leur investissement dans ce cours ? Ont-ils rendu des devoirs facultatifs ? Sont-ils venus à chaque fois ? Cela leur permet de se rappeler que vous n’êtes pas censé être seul•e à travailler et de réfléchir au travail qu’ils ont fourni.
  • Mettez votre enseignement en rapport avec les autres : avec le CM dont vous êtes le TD le cas échéant, mais aussi avec d’autres disciplines : le TD de socio les a-t-il aidés en histoire ? le TD de méthodo de la dissertation leur a-t-il permis d’avoir une meilleure note au partiel de littérature ?

 

Comment mener l’évaluation ?

  • A priori le plus efficace est de leur faire remplir un questionnaire en classe : si vous avez 10-20 minutes lors d’un dernier cours, profitez-en pour le distribuer. Vous aurez là sans doute le meilleur taux de réponse possible ! Rappelez bien que le questionnaire est anonyme, et ayez l’air absorbé•e dans autre chose le temps qu’ils remplissent.

Un autre avantage de cette méthode est de pouvoir, en plus du questionnaire, faire un petit « bilan » de votre année : ce que vous avez apprécié dans ce groupe, ce qui vous a moins plu les conseils que vous voudriez leur donner… Et d’avoir un premier retour de vive voix. Parfois ils sont aussi vifs que des poissons morts, mais parfois vous avez de bonnes surprises : qui n’a jamais rêvé d’entendre « le cours sur le participe passé a changé ma vie » ?

  • Vous pouvez sinon leur envoyer l’enquête par mail : c’est un peu moins efficace, mais vous toucherez peut-être des gens qui n’étaient pas souvent là, ce qui peut vous permettre de comprendre pourquoi (votre cours était en conflit horaire avec un autre, vous aviez de nombreux étudiants en double cursus, le CM les a dégoûtés de votre matière, ils n’ont pas compris un point délicat du cours d’introduction et ont abandonné…). De préférence servez-vous d’un logiciel de questionnaire en ligne (Surveymonkey ou le basique Google, mais il y en a d’autres).

 

Que faire de l’évaluation ?

Une fois que vous avez récupéré vos questionnaires, prenez un peu de temps pour les lire et relever les tendances qui vous semblent frappantes. Il ne s’agit pas d’y passer 3 heures, mais de voir ce qui en ressort le plus.

Le plus pratique est de vous faire un petit bilan thème par thème si votre questionnaire est construit ainsi : les objectifs du TD, son organisation, les activités… 

Ensuite, réfléchissez à comment vous pouvez améliorer votre cours : ils sont nombreux à ne pas avoir saisi les objectifs ? Peut-être pourriez-vous les reprendre et les définir plus précisément, puis les répéter à chaque cours en y rapportant les différents concepts / thèmes / activités ? Cela peut sembler laborieux mais ainsi, les étudiants perçoivent mieux le « cadre » du cours. Ils ont eu l’impression d’être perdus quand vous alliez un peu trop dans la théorie ? Pensez à ajouter des exemples, ou à mettre en place des activités de groupe pour que les concepts deviennent plus concrets.

Le but est vraiment pour vous d’avoir un retour : qu’est-ce qui a marché, qu’est-ce qui n’a pas marché ? S’il est bon de se remettre en question pour progresser, faites-vous aussi confiance et prenez du recul : bien sûr, tout n’était pas parfait, vous enseignez depuis moins de 5 ans ! Mais vous avez sans doute fait des choses très bien – et surtout, mettez vos enseignements en rapport avec les conditions dans lesquelles ils étaient faits : si vous avez dû construire le cours de A à Z, sans encadrement, sans même un membre du RIDE pour vous montrer la photocopieuse (mais nous en doutons), c’est déjà beaucoup que d’être parvenu•e à mener de front thèse et enseignement.

Ne soyez pas trop critique envers vous-mêmes : vous apprenez encore à enseigner, et souvent, vous apprenez seul•e ; prenez aussi en compte toutes les critiques positives, les compliments.

Et surtout, si vous avez le sentiment que certaines choses n’ont pas du tout, du tout marché, n’hésitez pas à en parler autour de vous, à d’autres doctorants mais aussi en sollicitant des MCF ou des professeurs !

 

Et si j’ai pas le temps / pas envie ?

C’est légitime aussi. Prendre un moment en cours pour faire remplir les questionnaires, puis les lire et en faire un petit bilan, cela prend du temps. Vous pouvez décider de ne faire les questionnaires qu’en première et/ou en deuxième année, ou de ne les faire qu’auprès d’un groupe, ou que sur des cours que vous aurez l’an prochain avec certitude. C’est à vous de voir ! 

Vous pouvez aussi en rester à un bilan « oral » à la fin du dernier cours, plus rapide mais qui vous permet déjà d’avoir un petit retour !

Et de toute manière, il y a d’autres façons d’avoir un recul sur ses enseignements : 

  • Demander à un pair de venir observer votre pratique (un•e collègue doctorant•e (voire MCF ou PU, pourquoi pas !) ? pourquoi pas un•e membre du RIDE ? un•e ami•e qui enseigne dans le secondaire ?)
  • Après chaque cours, demander à vos étudiants d’écrire sur un bout de papier ce qu’ils ont retenu du TD / ce qu’ils n’ont pas compris du tout ; et de votre côté, noter vous impressions : quand étaient-ils largués ? quand étaient-ils plus présents ? Ainsi, vous pouvez faire évoluer au fil de l’eau votre pratique.

Bien sûr, ces pratiques sont toutes conciliables entre elles !

 

Pour aller plus loin

"Construction d’un dispositif d’évaluation des enseignements et des formations : le point de vue des apprenants"Christine Gangloff, Marc Weisser, Saloua Bennaghmouch et Sondess-Ben Abid-Zarrouk

"8 Conditions pour que l’Evaluation des Enseignements par les Etudiants ait un effet réel sur l’amélioration de l’enseignement" -  Laetita Gérard

"L'évaluation des enseignements et des formations par les étudiants : utilisation des technologies de l'information et de la communication pour la conception et l'exploitation de ces évaluations."Ghizlane Chemsi, Mohamed Radid, Mohammed Bekkali, Mohammed Talbi

"Noter ses enseignants, ce n'est pas pour demain", Le Monde, 22/02/2013